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De la dépendance trinitaire à l’indépendance identitaire. Jalons pour une histoire de l’entraînement en triathlon en France (1982-2023)
Brice Monier
Archives Henri-Poincaré - Philosophie et Recherches sur les Sciences et les Technologies (UMR 7117)
Université de Lorraine
Introduction
Le projet est ici de présenter l’évolution de l’entraînement dans un sport dont l’histoire reste finalement à écrire. Certes, quelques publications retracent admirablement les débuts du triathlon (Lehénaff, 2001), en balisent précisément l’évolution institutionnelle (Gasquet, 2009), se questionnent sur son lien avec certaines pratiques physiques organisées en région parisienne au début du XXe siècle – « course des débrouillards », course des « trois sports » … (Verchère, 2020, p. 32-40) –, ou interrogent plus antérieurement encore sa filiation avec des pratiques physiques helléniques (Lehénaff, 1997). Mais il n’existe pas de travail fondamentalement historique, approfondi, problématisé, consacré à ce sport. Et dans la mesure où l’objet n’est pas ici d’écrire cette histoire du triathlon, dont nous pouvons souhaiter que les sciences sociales du sport se saisissent, nous ne proposerons que quelques modestes jalons de l’évolution de l’entraînement en triathlon en France, en tentant de l’historiciser autant que possible à la faveur de ces bienheureuses incursions dans l’histoire de ce sport.
Le détour historique a effectivement son importance tant le premier ironman, organisé à Hawaï en 1978, pèse sur les représentations du triathlon et, conséquemment, de l’entraînement afférent. On sait l’attraction que « l’exceptionnel et l’irrationnel » exercent sur les médias (Gasquet, 2009, p 12). Nous verrons en effet que les notions de volume (kilométrage), de durée, de quantité, portées par les images relayées par les médias, sont cardinales dans les premières conceptions de l’entraînement en triathlon en France. Car c’est finalement par le biais de cette dimension déraisonnable et sensationnelle que le triathlon s’installe sur le territoire français au début des années 1980, avant de s’institutionnaliser en 1989 (création de l’ITU[1] et de la FFTri[2]), de voir naître des épreuves aux distances plus courtes et d’être introduit aux Jeux olympiques de 2000.
L’objet de ce chapitre est de montrer que le triathlon s’est doté progressivement, sans révolutions, de procédés d’entraînement spécifiques. Discipline récente, mais fruit d’une histoire malgré tout, le triathlon français reçoit un double héritage qui pèse tout au long de son évolution, et notamment dans les mutations de l’entraînement. Ce dernier est l’héritier, d’abord, et immanquablement, des disciplines qui le composent. Il est ensuite l’hoir des représentations liées au triathlon hawaïen : démesure, invraisemblance, sensationnel, extrême.
Pour ce faire, la démonstration s’organise autour d’une inflexion à la fin des années 1990. Un faisceau de facteurs, parmi lesquels l’admission aux Jeux olympiques en 2000, la définition d’une politique d’entraînement des jeunes et la mise en place d’une formation des entraîneurs, oriente les évolutions de l’entraînement.
En explorant un corpus varié de sources (manuels d’entraînement, publications scientifiques, entretiens avec des acteurs du triathlon[3]), nous observerons donc d’abord ces mutations depuis l’arrivée du triathlon en France en 1982 jusqu’à l’organisation à l’INSEP du premier colloque portant sur l’entraînement en triathlon, en 1994 (partie 1). À partir de cette date, et plus encore sans doute depuis la publication en 1997 des Actes résultant de ce symposium (Lehénaff & Hélal, 1997), le triathlon ne cesse de réinterroger sa particularité, de construire son identité propre, de parfaire ses démarches d’entraînement, notamment en collaborant avec les chercheurs en sciences du sport, et en mettant un point d’honneur à développer le triathlon « jeunes » sur un modèle spécifique (partie 2).
1. Un sport face à un double héritage. Ou l’ère préolympique du triathlon (1982-1997)
1.1. « L’histoire raconte… »[4]
Pour comprendre au mieux les éléments de caractérisation du triathlon durant cette période, il n’est pas inutile de rappeler quelques jalons historiques. La grande majorité de la littérature acte la naissance du triathlon moderne avec l’organisation à Hawaï, en 1978, d’une course réunissant « les trois épreuves les plus difficiles de l’archipel » (Lehénaff & Hélal, 1997, p. 13). Désireux de savoir qui des coureurs, des cyclistes ou des nageurs enregistrent la plus haute consommation maximale d’oxygène, un vétéran de l’armée américaine, John Collins, aurait effectivement proposé de réaliser successivement la Waikiki Rough Water Swim (2,4 miles), l’Around Ohahu Bike Race (112 miles) et le marathon d’Honolulu (26,2 miles) (Bertrand & Lehénaff, 1987, p. 13), en ajustant les distances originelles afin de faire coïncider les points de départ et d’arrivée. Ainsi seraient nées les distances mythiques des épreuves appelées ironman (dites « 140.6 » miles).
En réalité, si cette course et les éditions suivantes ont eu un large retentissement médiatique, des épreuves ont toutefois eu lieu plus tôt, sous un format plus court. En particulier, le premier triathlon moderne est sans doute organisé en 1975 à Fiesta Island, près de San Diego : 800 mètres de natation, 8 km de vélo et 8 km de course à pied (Ibid., p. 13), course à laquelle participe d’ailleurs le couple John et Judy Colins. Deux ans après le premier ironman d’Hawaï, la pratique « émerge par pollinisation » (Verchère, 2020, p. 41) sur le Vieux continent, en Tchécoslovaquie d’abord, dès 1980, essaime dans d’autres pays et s’installe en France dès 1982, avec l’organisation du premier triathlon international de Nice, qui deviendra 23 années plus tard l’Ironman France. D’autres épreuves françaises mythiques naissent alors : Embrun (1984), Gérardmer (1988)…
1.2. L’héritage de trois sports : une identité à construireLe triathlon naît donc tardivement en comparaison à d’autres sports, et notamment aux trois disciplines qui lui ont donné naissance. Banale, l’observation est lourde de conséquences.
D’abord, cet héritage questionne l’identité même du triathlon. Il s’agit alors pour les acteurs de son développement de caractériser cette nouvelle pratique. Et avant d’y parvenir, le triathlon reste donc considéré comme la succession de trois sports. Il est empreint des logiques internes de ces activités – natation, cyclisme sur route et course à pied – et des procédures d’entraînement qui leur sont spécifiques.
Cette absence de caractérisation perdure jusqu’au premier symposium international de l’entraînement en triathlon, organisé en 1994 à l’INSEP, et dont les Actes paraissent en 1997 sous un titre qui forge une identité pour cette pratique : « un sport, deux enchaînements, trois disciplines : le triathlon » (Lehénaff & Hélal, 1997). La naissance tardive d’un sport se constituant sur la base de trois disciplines préexistantes explique, d’une part, l’origine sportive des premiers triathlètes comme celle des premiers entraîneurs, et, d’autre part, elle lui offre un statut particulier au regard de la réglementation des professions sportives apparue antérieurement.
Au-delà de l’emprunt que fait le triathlon aux entraînements spécifiques aux trois sports qui le composent, une conséquence d’un tel héritage concerne effectivement l’origine des entraîneurs. En effet, les premiers sont issus la plupart du temps de l’une de ces trois disciplines. Plus encore, la natation fournit la plupart des premiers entraîneurs, de par une professionnalisation plus avancée avec le vivier des maîtres-nageurs. Puis rapidement, c’est un consortium de trois entraîneurs qui officie, spécialistes chacun d’une des trois disciplines. L’entraînement est alors propre à ce qui est proposé dans les clubs de natation – on y travaille par exemple les quatre nages, dont on sait désormais la faible pertinence en triathlon –, de cyclisme et d’athlétisme.
« Quand moi je suis arrivé au triathlon Nancy Lorraine, en 1989-1990, il y avait un maître-nageur de Nancy […], un gars qui était un peu spécialiste de vélo, […] qui s'occupait des entraînements vélo, et moi […] je m'occupais des entraînements de course à pied […] Très tôt, j'ai dit ‘‘Attendez les gars, il faut créer une commission technique, il faut se coordonner. C'est n'importe quoi. Le mec en natation, il les sèche. Derrière, en vélo, ils se font une grosse sortie. Puis moi, derrière, je fais une VMA, ça va pas.’’ » (E. Labdant).
Certes, progressivement, il est question d’harmoniser les apports de chacun, de les faire échanger en vue d’une meilleure répartition des charges d’entraînement, mais l’entraîneur de triathlon n’est pas encore une figure récurrente durant ces années 1980 et 1990.
La naissance récente du triathlon lui offre par ailleurs un statut particulier au regard de la réglementation des professions sportives apparue antérieurement. À cet égard, N. Billard signale qu’à la fin des années 1990 et jusqu’en 2007, la FFTri dispose d’une dérogation permettant à ses diplômés titulaires du brevet fédéral niveau 4 (BF4), avec la partie commune du brevet d'État et le BNSSA, d'encadrer le triathlon contre rémunération. À cette époque, sans doute aussi parce que la natation est la discipline du triathlon la plus pénalisante techniquement, ce sont surtout des entraîneurs issus du monde de la natation qui s’investissent dans l’encadrement de l’entraînement.
Pour E. Labdant, ce retard pris dans la création d’un diplôme professionnel d’État de triathlon s’explique aussi par l’influence des trois fédérations des disciplines préexistantes.
« On s'est heurté à ce que j'appelle du lobbying […]. Les fédérations de natation, de vélo et de course à pied ne voulaient surtout pas que le brevet d'état de triathlon existe. Ça voulait dire qu'à la limite, un club de natation pouvait embaucher un entraîneur de triathlon pour s'occuper de la natation. […] Donc le brevet d'état en triathlon n'a jamais été créé ».
G. Honnorat confie quant à lui la raison invoquée alors par le ministère des Sports, et les conséquences sur l’évolution de l’entraînement :
« D'un côté, on est sport olympique dès 2000, mais il nous a fallu encore beaucoup plus longtemps pour que l'État français […] nous accorde une formation professionnelle. […] Et il se trouve que le ministère des Sports, lui, va nous faire la réponse suivante, disant « Nous sommes en train de refonder l'architecture complète des diplômes sportifs en France. » […] On a attendu presque 15 ans, c'est à dire que c'est 2007, 2008, ça doit être à peu près ça, où finalement, il y a la création du premier diplôme professionnel. »
En conséquence, les entraîneurs en triathlon se forment d’abord presque par eux-mêmes, enrichissant leurs connaissances par des lectures diverses, la recherche d’informations liées à l’entraînement, etc.
« C'était une formation d'une semaine, à peine plus peut-être, qu'on passait sur un diplôme fédéral. […] C’est resté quand même énormément, on va dire, très personnel en termes de développement. Donc on allait se documenter, on achetait des articles ici ou là, on lisait des choses. » (G. Honnorat).
Ils sont quelque peu aidés par la naissance des premières revues françaises spécialisées, notamment Tri-athlète (1985-2020), mais également des magazines américains. Quant au premier ouvrage français, intitulé sobrement Triathlon, dont les auteurs sont Max Malaurent et Yves Cordier, il est publié en 1986.
1.3. L’héritage d’Hawaï : faire des kilomètres
L’autre héritage qui pèse sur la première décennie du triathlon en France est constitué des représentations gravitant autour de l’acte de naissance – tout au moins médiatique – du triathlon moderne. Sa pratique est renvoyée aux épreuves de très longues distances, avec l’image de l’ironman, à l’extrême, au sensationnel, au dépassement de ses limites, au déraisonnable. Si des courses préexistent, « le choc, l’émotion, l’invraisemblance du triathlon d’Hawaï font la différence » (Bertrand & Lehénaff, 1987, p. 13). On retient alors les images de la jeune étudiante américaine Julie Moss durant l’édition de 1982, relayées par la chaîne américaine ABC Sports, qui, première de bout en bout, cède son avance dans les derniers hectomètres, victime de déshydratation sévère et s’effondrant à plusieurs reprises. Ce sont aussi les images de la mésaventure en 1987 de Mark Allen, considéré comme l’un des plus grands triathlètes de l’histoire. Ainsi, jusqu’aux années 1990, le triathlon est fermement marqué du sceau hawaïen. Et pour accomplir un tel exploit, l’entraînement semble pouvoir n’être que volumique, quantitatif à l’image des distances à réaliser. L’image d’un « sport de bourrins » s’impose (Grégoire Millet, dans Lehénaff, 2001, p. 13). Dans un tel sport énergétique, participant sans doute du « culte de la performance » (Ehrenberg, 1991), il faut alors collectionner les heures passées sur la selle, en piscine ou à courir : « on ne savait pas trop où on mettait les pieds, mais disons, il fallait faire des kilomètres » (G. Honnorat).
1.4. Ce que n’est pas l’entraînement en triathlon
La consultation des premières publications scientifiques en lien avec l’entraînement en triathlon fait apparaître ce que ne sont pas encore les préoccupations durant cette première décennie. L’entraînement croisé, d’abord, qui consiste à considérer le transfert possible de certaines qualités (endurance, souplesse, etc.) travaillées dans une discipline à une autre, ne semble pas encore avoir tout à fait convaincu le milieu du triathlon au milieu des années 1990, puisque la conférence inaugurale du symposium précité (1994) consiste en partie en une démonstration de ce transfert (Lehénaff & Hélal, 1997, pp. 19-37). L’économie de course commence à interroger également, dans ces années 1990. Il s’agit d’identifier les facteurs de l’augmentation du coût énergétique de la course à pied en triathlon par rapport à un 10 km dit de contrôle (ibid.). Une thèse en biomécanique et physiologie du mouvement est même réalisée en 1996 sur ce sujet : Étude des altérations du coût énergétique de la course à pied au cours du triathlon et du marathon. L’auteur est Christophe Hausswirth, qui impulse dans les années suivantes de nombreux travaux universitaires consacrés aux sports d’endurance. Avant les années 1990 donc, le triathlon en France semble peiner à se démarquer des disciplines qui le composent, ainsi que le révèle, en négatif, ce colloque de 1994 qui met en exergue les débuts d’une compréhension que le triathlon est autre chose que la simple juxtaposition de trois sports. Le triathlon est en voie de se doter, progressivement, de son identité propre, d’une caractérisation spécifique. Épousant des réflexions en partie communes aux épreuves combinées (décathlon, biathlon, pentathlon moderne, etc.), B. Maze se plaît d’ailleurs à dire qu’aujourd’hui, pour être tout à fait rigoureux, il faudrait nommer ces trois disciplines différemment en triathlon :
« […] Parce qu'il y a le poids des disciplines à venir ou passées qui vont impacter nécessairement la motricité, les réserves énergétiques, la dimension psychologique, mentale, j'en passe, ça impacte tout le modèle. »
En outre, dans ces années 1990, on commence à s’intéresser à l’importance de la récupération, pas encore entrée dans les mœurs des entraîneurs semble-t-il. E. Labdant le confirme, et Patrick Dréano, figure influente de l’entraînement en triathlon, issu de la natation, semble alors être un fervent défenseur de cette conception au début des années 1990.
Il est à noter également que très tôt l’alimentation intéresse quant à son rapport avec la performance dans un tel sport d’endurance (Bertrand & Lehénaff, 1987, pp. 189-204), tout comme l’aspect psychologique, notamment lié à la fatigue, à l’anxiété, en lien avec le surentraînement, commence à être questionné au début des années 1990 (Lehénaff, 1997, pp. 133-137). Enfin, l’entraînement aux enchaînements, conception que perfectionnent notamment les triathlètes allemands depuis 1990 (Lehénaff, 1997, pp. 143-144), est signe d’une progressive mise en œuvre de démarches spécifiques au triathlon.
2. Vitesse et télégénie, ou l’olympisation du triathlon (1997-2023)
2.1. « Pour aller vite longtemps, il faut déjà aller vite… »[5]
À partir du milieu des années 1990, un faisceau de facteurs conduit à transformer les représentations du triathlon et de son entraînement. L’olympisation, les premières formations professionnelles et le développement du triathlon « jeunes » modifient grandement l’image du triathlon comme « sport musculaire » (G. Honnorat), c’est-à-dire volumique – tel qu’Australiens et Néozélandais l’envisagent. Le facteur vitesse et l’entraînement qualitatif gagnent du terrain et supplantent l’attrait pour la quantité.
La bascule est aussi celle d’un sport éminemment individuel à une pratique qui ne l’est plus vraiment dès lors que le drafting[6], favorisant la télégénie de l’épreuve, est autorisé à vélo et se généralise dans certaines compétitions au mitan des années 1990, et notamment sur les épreuves olympiques à partir de 2000.
2.2. Une école française du triathlon (EFT) à l’identité forte
Très tôt, dans le but d’ouvrir le triathlon à un maximum d’athlètes, d’autres distances, plus courtes, sont proposées. L’idée du triathlon pour tous « efface lentement mais sûrement l’empreinte-boulet des premières agonies niçoises » (Bertrand & Lehénaff, 1987, p. 26). L’horizon olympique est ciblé, « le fantôme du Baron erre dans les coulisses du triathlon » (pp. 33-34). À l’inverse, l’ultratriathlon apparaît également (1985) avec des distances multiples de l’ironman (double, triple, deca, voire au-delà !).
Outre cette diversification des types d’épreuves, et donc des modalités de pratique et d’entraînement, et notamment l’explosion des triathlons aux distances courtes, le développement du triathlon « jeunes » participe grandement à modifier l’image que l’on se fait du triathlon. La FFTri met en œuvre une politique volontariste de développement de ses écoles de triathlon et de formation de ses cadres qui repose sur tout autre chose que la recherche de performance, ou tout au moins une performance chiffrée. Est davantage mis en avant l’apprentissage sensorimoteur, sur le modèle de la socio-motricité emprunté à Pierre Parlebas (N. Billard). Le travail mené par la direction technique nationale entre 2005 et 2013 aboutit en 2014 à la constitution de l’EFT, dont le matériel pédagogique est constitué notamment d’une mallette[7] contenant plus d’une centaine de fiches-actions relatives aux actions motrices constitutives du triathlon, au rapport au corps, au rapport à l’espace (Mangel, Lieux, 2014). « On formate les choses complètement différemment de nos habitudes ancestrales, natation, T1, vélo, T2, course à pied » (N. Billard). Un livret éducateur y est adjoint, ainsi que des bracelets colorés à l’image des ceintures en judo : blancs, jaunes, jusqu’au bracelet or qui détermine le plus haut niveau d’acquisition motrice.
Les réflexions menées dans le champ de l’éducation physique et sportive scolaire ne sont d’ailleurs sans doute pas étrangères à ces innovations pédagogiques. Car faut-il rappeler parallèlement l’importance de la corporation des professeurs d’EPS dans la structuration du triathlon, comme dans d’autres disciplines. La reconnaissance scolaire de la discipline est par ailleurs précoce puisque dès 1985 le premier triathlon scolaire est organisé, et le 7 juin 1987 a lieu le premier Critérium National UNSS-Conadet de triathlon (Bertrand & Lehénaff, p. 30). La rationalisation de l’entraînement en triathlon se forge, déjà, dans l’introduction d’une réflexion afférente :
« […] très vite, il y a un certain nombre de personnes qui, justement, avec un profil professeur d'EPS, notamment, vont regarder de plus près. Et donc quand on parle un peu comme ça de Didier Lehénaff, c'est aussi l'histoire, finalement, de l'organisation du sport en France, de ces professeurs d'EPS qui, pendant des années, ont joué un très grand rôle dans le développement d'un grand nombre de disciplines sportives et qui vont investir le champ pour aller rationaliser, introduire une réflexion. » (G. Honnorat).
2.3. Un fort intérêt pour les sciences de l’entraînement
Durant cette période, l’évolution de l’entraînement et des recherches qui lui sont associées est due à deux facteurs principaux.
La transformation de certaines compétitions, d’abord, impose des mutations des conceptions de l’entraînement. De 1989 à 2008, les championnats du monde de triathlon – courte distance –, aujourd’hui appelés les World Triathlon Championship Series (WTCS), se déroulent sur une seule épreuve. À partir de 2009, le titre de champion du monde se dispute sur une série de courses réparties sur toute l’année et dans différents pays. Les conséquences sur l’entraînement s’appréhendent aisément :
« C'est une autre dynamique, c'est une autre logique et donc c'est aussi d'autres orientations en matière d'entraînement. […] C'était, de manière un peu caricaturale, […] on s'entraîne, on fait deux pics dans l'année. Et la discipline a donc évolué pour vous amener à avoir un plateau […] » (B. Maze).
Les épreuves olympiques, ensuite, avec les caractéristiques propres à chacune, posent un certain nombre de problèmes aux athlètes et aux entraîneurs qui s’appuient sur les sciences de l’entraînement pour s’y adapter. Athènes, en 2004, présente par exemple un parcours vélo sélectif. Il faut alors orienter la préparation des triathlètes en ce sens. Plus encore, sans que ces réflexions soient toutefois spécifiques au triathlon, les olympiades de Rio (2016), offrant un contexte chaud, et de Tokyo (2021), chaud et humide, associé au jet lag, posent bon nombre de problèmes et pressent les acteurs de l’entraînement en triathlon à prendre plus encore connaissance des travaux réalisés, notamment en physiologie du sport. Au-delà des travaux cités de C. Hausswirth (1996), auquel s’ajoute un autre auteur de référence, Grégoire Millet (1999), les acteurs de l’entraînement en triathlon suivent assidûment l’actualité de la recherche, ainsi que le signale N. Billard. En France, les travaux universitaires de Yann Le Meur (2010), plus récemment d’Anaël Aubry (2016) ou de Gilles Roussey (2018) participent à une meilleure connaissance des composantes de la performance et à la construction des conceptions de l’entraînement en triathlon. Plus tôt, en 2007, Laurent Schmitt mène des recherches des plus utiles dans le cadre de contextes de course particuliers (chaleur, humidité, altitude, etc.), en étudiant les effets de l’entraînement en hypoxie et du stress environnemental au moyen de la variabilité de la fréquence cardiaque (VFC). Ainsi, la gestion des charges d’entraînement quotidiennes des athlètes se fait dès lors extrêmement finement et s’individualise au possible (N. Billard). Peut-être faut-il voir également dans cette individualisation de l’entraînement l’influence de l’essor du paratriathlon – intégré au triathlon dès les débuts de la discipline et sport paralympique depuis 2016 – et de l’entraînement afférent, où chaque cas est particulier et l’entraînement personnalisé, avec une approche presque clinique.
Les conceptions de l’entraînement surfent donc sur la progression des recherches scientifiques, notamment en physiologie de l’exercice. Si jusqu’à la fin des années 1990, l’entraînement en triathlon est marqué par l’héritage des grands principes qui ont constitué l'entraînement structuré dans les différentes disciplines, en course à pied, en cyclisme et en natation, une bascule s’opère à la fin de cette décennie. N. Billard, titulaire d’un DEA en physiologie du sport, l’expose :
« Ces notions qui ont été introduites à la fin des années 1990, avec cette idée qu'une discipline pouvait bénéficier aux autres, cette notion d'entraînement croisé, ces notions d'adaptation centrale et d'autres périphériques, ont fait évoluer de manière très importante notre vision des choses. Et c'est vraiment à partir de là que s'est constitué, si je pourrais dire, un corpus de connaissances qui ont permis de débuter l'entraînement dans notre discipline de manière vraiment singulière. »
Très tôt, l’intérêt de la musculation est également mis en exergue (Colombo, 1997). Elle devient même partie intégrante de l’entraînement dans les différentes disciplines (B. Maze).
À partir du milieu des années 2000, un nouvel élan est donné avec l’évolution des sciences de l’entraînement à l’échelle internationale. La thématique la plus symbolique reste sans doute l’entraînement polarisé, théorisé par les chercheurs norvégiens Stephen Seiler et Glenn Øvrevik Kjerland (2006) et mobilisé en triathlon à partir de la toute fin des années 2000 (G. Honnorat). Il consiste à ne s’entraîner que dans les intensités extrêmes, avec une répartition généralement de 80% du temps d’entraînement en basse intensité et 20% en haute intensité. S’y adjoint la périodisation par blocs (Issurin, 2008), qui est une évolution de la traditionnelle planification de Matveïev puis Platonov (voir par exemple Krüger, 2016), périodisation soviétique sur laquelle s’appuie jusque-là l’entraînement (elle reste encore aujourd’hui une référence majeure dans la planification). À partir des années 2010, notamment après l’Olympiade de Londres, en 2012, une conception plus holistique encore de l’entraînement se développe pour tenter de comprendre les interconnexions des composantes dans la performance (B. Maze).
2.4. L’influence des triathlètes sur l’évolution de l’entraînement
Au-delà de ces différents facteurs, les triathlètes eux-mêmes pèsent sur l’évolution de l’entraînement.
À la différence des premiers temps de l’entraînement où un consortium de trois entraîneurs le prenait en charge, certains triathlètes de haut-niveau, suivis par un entraîneur de triathlon, progressent en se tournant en outre vers un spécialiste d’une des trois disciplines. V. Luis est par exemple entraîné entre 2012 et 2018, par Farouk Madaci, l’ancien entraîneur de Mahiedine Mekhissi-Benabbad, athlète français spécialiste du 3000 mètres steeple. Le choix s’avère positif quant à son rapport à la course à pied, l’amenant même à investir des épreuves de cross-country (vice-champion de France en 2016). Une telle collaboration impose des échanges réguliers dont les uns et les autres se nourrissent, faisant évoluer le triathlète et les entraîneurs.
La physionomie des triathlètes amène également à des changements dans la conception du sport et de l’entraînement. Longtemps a prévalu le profil de nageur-coureur, notamment permise par un drafting autorisé à vélo. Les tests de sélection des jeunes en Pôle Espoir s’organisent d’ailleurs, durant les années 1990, autour d’un test de natation et un autre de course à pied, ainsi qu’une observation du comportement en compétition jeunes (E. Labdant). Cependant, durant les années 2009-2012, les frères britanniques Jonathan et surtout Allistair Brownlee brisent cette conception de par leur grande qualité de cyclistes, confie B. Maze. De même chez les filles, avec la Bermudienne Flora Duffy, triathlète certes très complète, mais qui performe plus encore sans doute à vélo.
Les triathlètes eux-mêmes apparaissent ainsi comme des « précurseurs » (B. Maze), instigateurs et moteurs des transformations des procédures d’entraînement.
Éléments pour conclure
L’entraînement en triathlon en France évolue continuellement et sans soubresauts, sous l’influence de facteurs tant externes qu’internes à la pratique. Avant la fin des années 1990, l’entraînement est conforme aux représentations qui accompagnent la pratique du triathlon longue distance : du volume, de la quantité, un temps d’entraînement conséquent. L’absence de réelle formation des cadres, stabilisée et spécifique, dans ce sport récent le rend dépendant des procédures d’entraînement des disciplines le composant. Sous la houlette notamment de chercheurs à l’INSEP, parmi lesquels Didier Lehénaff, la fin des années 1990 voit les premières réflexions se développer pour structurer la discipline et rationaliser son entraînement. Cet effort ira sans discontinuer, en s’inspirant des standards internationaux en matière de sciences de l’entraînement, amplement relayés par les revues spécialisées. La confrontation à cette science mondialisée est aussi favorisée à la fois par le cosmopolitisme des équipiers d’entraînement – un même entraîneur prenant souvent en charge des triathlètes de nationalités diverses, favorisant les échanges quant aux procédures d’entraînement – et par l’essaimage des triathlètes de coach en coach sur la durée d’une carrière de sportif et de sportive.
De l’entraînement croisé à l’entraînement polarisé, de la planification traditionnelle à la périodisation par blocs, de l’application de recettes à la gestion individuelle – voire clinique – de la charge d’entraînement, du consortium d’entraîneurs à l’entraîneur de triathlon, d’un public d’hommes adultes à une diversité de publics, l’histoire de l’entraînement en triathlon en France est celle d’un sport d’abord prisonnier de son histoire, qui tente progressivement de s’en détacher en se dotant de procédures d’entraînement qui lui sont propres : d’une dépendance trinitaire aux disciplines le composant à une indépendance identitaire qui en fait un sport à part entière et à l’entraînement spécifique. Cette histoire est aussi intimement dépendante des priorités définies par les instances dirigeantes de la FFTri qu’il importerait d’étudier davantage. Ainsi, dès 1997, à l’approche de l’ère olympique, les moyens alloués à l’équipe de France de triathlon longue distance sont diminués au profit de la préparation olympique de l’équipe de courte distance, ainsi que le révèle Bernard Pagès, alors directeur technique national (Pagès, 1999, p. 38). Cette réorientation s’ajoute immanquablement au faisceau de facteurs expliquant les mutations des conceptions de l’entraînement en triathlon.
Enfin, rappelons que l’objectif de ce chapitre est de poser les premiers jalons d’une histoire de l’entraînement. Ainsi survivent nécessairement des lacunes. Nombre d’archives restent à explorer pour enrichir le regard porté sur l’évolution des procédures d’entraînement. En particulier, les revues spécialisées sont à appréhender pour continuer d’enrichir la connaissance de cette évolution, elle-même appendice d’une histoire plus globale du triathlon en France, tout comme sont à multiplier les entretiens avec les acteurs et actrices de la discipline depuis les années 1980. En outre, l’évolution technologique et matérielle du triathlon aurait pu avoir droit de cité dans cet exposé tant elle influence également, en même temps qu’elle révèle, l’évolution de l’entraînement. Les débuts de la pratique coïncident déjà avec des innovations matérielles, puisque dès 1985, Scott Tinley utilise pour la première fois un guidon de triathlète, témoignant de la recherche d’une position optimale sur le vélo. On observera cette innovation dans le cyclisme sur route par la suite. De même « les bas de contention, la cryothérapie, l'électrostimulation… » (B. Maze). De manière générale, plusieurs enquêtés mettent en exergue cette caractéristique du triathlète : l’innovation fait partie de son ADN (B. Maze et N. Billard[8]). Ainsi, en complément de ces premiers apports, des enrichissements seront nécessaires pour parfaire notre connaissance de l’histoire des procédures et dispositifs d’entraînement en triathlon.
Bibliographie
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Bertrand, D., & Lehénaff, D. (1987). Le triathlon. Chiron.
Colombo, C. (1997). Témoignage de Claude Colombo - Professeur au CREPS de Nancy. Dans C. Thépaut-Mathieu & C. Miller & J. Quièvre (dirs.), Entraînement de la force. Spécificité et planification. Actes du 1er stage international de formation continue pour entraîneurs de sportifs de haut niveau (pp. 133-134). INSEP-Publications.
Ehrenberg, A. (1991). Le culte de la performance. Calmann-Levy.
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[1] International Triathlon Union : Fédération internationale de triathlon. L’ITU devient « World Triathlon » en octobre 2020.
[2] Fédération française de triathlon. Notons qu’elle est précédée par la constitution, le 21 octobre 1984, du Comité national pour le développement du triathlon (Conadet), destiné à gérer le triathlon sur le territoire français (Gasquet, 2009, p. 22-75).
[3][3] Entretien avec Eric Labdant (22/03/23), professeur agrégé d’EPS, enseignant en STAPS, ancien cadre et membre de la Ligue Lorraine de triathlon, cofondateur du pôle espoir de Nancy et fondateur du club de triathlon de Neuves-Maisons (Meurthe-et-Moselle). Entretien avec Benjamin Maze (6/06/23), actuel directeur technique national de la FFTri. Entretien avec Gérard Honnorat (12/06/23), triathlète au début des années 1980, Conseiller technique national (CTN), Responsable Projet de Performance Fédéral et Responsable Identification et Accompagnement des Triathlètes Émergents. Entretien avec Nicolas Billard (22/06/23), CTN, chargé de mission Formation fédérale et Mission d'Accompagnement à l'Expertise de la Performance, responsable de l’Équipe de France de Triathlon Longue Distance. Ancien triathlète et entraîneur, il a conduit son frère Bertrand à deux titres de champion du monde de triathlon longue distance, en 2013 et 2014.
[4] Gasquet (2009, p. 8).
[5] B. Maze.
[6] Technique qui consiste à rouler au plus près derrière un ou une cycliste, pour bénéficier de son aspiration et de son abri.
[7] Cette mallette est éditée par la FFTri qui la met en vente sur son site internet.
[8] Au terme de ce chapitre, nous remercions nos quatre enquêtés pour leur précieuse et indispensable collaboration.
Références
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